
Cédric Roulliat, rêveur pop réaliste
A la fois influencé par les mythes hollywoodiens et l’esthétique pop des sitcom eighties, le travail de Cédric Roulliat se veut éclectique. A côté de son travail photographique et de son activité de traducteur freelance, il s’essaie aujourd’hui au théâtre avec la mise en scène d’Ultra-girl contre Schopenhauer.
Mettre en scène une femme dans les années 70 et sa projection en super-héroïne, Ultra-Girl, qui affrontent le philosophe misogyne Schopenhauer n’est pas un scénario banal. Ultra-Girl contre Schopenhauer a d’abord été jouée à L’Elysée à Lyon : « un théâtre lyonnais où se jouent des formes théâtrales atypiques » explique le metteur en scène. Et le public a répondu présent. Il a aimé, la pièce a été rejouée, des professionnels sont venus et même des personnes qui n’allaient habituellement pas au théâtre. La pièce a été représentée au théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival Impatience organisé par le Cent-quatre à Paris le 7 et 8 décembre 2018.
…d’inspiration féministe
Cédric Roulliat adopte dans sa pièce un point de vue féminin et l’assume totalement. « Se cantonner à notre identité serait un appauvrissement de la création ». Il se déclare sans hésitation féministe. Dans une période post-#Metoo, la pièce pourra être appréciée pour la voix qu’elle donne aux femmes. Et oui, car même chez les super-héros, les femmes n’ont pas toujours eu leur place. Les héros hollywoodiens, « ces archétypes, demi-dieux, glamour en toute circonstance » passionnent Cédric Roulliat. Mais il regrette vivement l’absence de la gente féminine parmi eux jusque dans les années 80. « Les points de vue étaient toujours ceux des hommes et la femme était l’objet de leur désir, cantonnée à un objet». Face à ce constat, il ressent le besoin de créer et d’imaginer des héroïnes durant la période hippie. Mais Cédric Roulliat avoue : « Je n’ai pas entrepris un travail de ce type tout de suite, il m’a fallu du temps pour m’autoriser à le faire ».
Entre rêve et réalité
A l’image de ce scénario haut-perché, les pieds sur terre, la tête dans les étoiles, Cédric Roulliat l’a toujours été. Surtout dans les étoiles d’ailleurs : « mes parents me décrivaient comme un adolescent très distrait, pas très adapté aux réalités du monde réel ». Mais plein d’imagination. Il passe d’abord son temps à réaliser des bandes dessinées et aimerait en faire son métier mais la réalité le rattrape. Il prend conscience qu’il n’a pas le niveau suffisant pour continuer dans cette voie et ressent le besoin de pratiquer un art plus «collectif». Cédric Roulliat trouve cette dimension dans la photographie et s’évertue à préparer des scènes composées de différents protagonistes. Bien avant le théâtre, la photographie prendra une grande partie de son temps. La découverte de l’appareil argentique de son grand-père durant son adolescence lui révélera une nouvelle passion à laquelle il pourra dédier toute son imagination. Il n’a bientôt plus qu’une obsession : réaliser des portraits de ses amies en les déguisant et créer des personnages toujours plus variés. Ce n’est pas pour rien qu’il admire l’artiste féministe Cyndie Sherman qui se prenait en photographie dans les rues de New-York avec des perruques, multipliant ainsi les personnages. «Son côté amateur était émouvant et très évocateur » confie-t-il avec une certaine émotion. Vivian Maier, qui réalisait avec son appareil photo de nombreuses scénettes de vie au sein de la Grande Pomme l’a également marqué.
Éclectisme des pratiques
Une fois son DEA de langues en poche, il décide de se lancer dans la traduction car il admet : «On ne vit que très rarement de la photographie ou du théâtre ». Mais il voue une admiration certaine pour ces arts : « le théâtre permet la stylisation et de transposer, sublimer le réel ». Son activité de traducteur innerve son travail puisque Edwige d’Ultra-Girl contre Schopenhauer est traductrice… de bandes dessinées ! « Mon milieu social ne m’a jamais découragé. Ils m’ont laissé faire. Ça n’a jamais été un combat ». Son père, dessinateur industriel, et sa mère, comptable, ont peu d’influence sur le travail de leur fils. “Mes parents me voyaient comme travailleur et un peu angoissé” confie-t-il. Cédric Roulliat multiplie en effet les casquettes : traducteur, photographe et maintenant metteur en scène. « Faire fonctionner Ultra-Girl contre Schopenhauer demande presque du travail à temps complet. A côté de cela, j’ai mon activité de traducteur et je continue la photographie. J’ai mis en place une soixantaine de séances photos en 2018 ».
Le doute salvateur
S’il a décidé d’éliminer le doute de pouvoir vivre de la photographie ou du théâtre grâce à son activité de traduction, l’hésitation liée à la création en elle-même reste présente. « Si tout était une évidence ce ne serait pas de l’art mais de l’artisanat, je suppose ». La solution qu’a trouvée Cédric Roulliat dans ces moments repose en un mot : travailler. Se lancer dans un projet théâtral signifie programmer des dates et tout faire pour pouvoir tenir les échéances. La possibilité de tester sa pièce au théâtre de L’Elysée a été comme un déclic pour la création d’Ultra-Girl contre Schopenhauer : « Je me suis dit : j’essaye, c’est pas grave si ça ne fonctionne pas ». Et cela a fonctionné. Depuis, Cédric Roulliat continue de sillonner la France, entre projets photographiques urbains, souvent parisiens, et travail sur une seconde pièce à Lyon où il habite : « Tant que j’ai de l’inspiration, je n’arrêterai pas » assure-t-il.
Alizée Le Diot